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ÉCRIRE POUR LE PLAISIR - Processus créatif et liberté

  • Christine
  • 20 sept. 2020
  • 5 min de lecture

Ce billet s'inscrit dans la série de Lire et écrire pour le plaisir. Il s'agit de la deuxième partie.


Qui doit-on encore persuader que le fait de réaliser une tâche dans le plaisir est invariablement plus motivant, plus marquant et plus signifiant? Qui pourrait s'opposer à l'idée qu'apprendre et en retirer du plaisir est lié à l'engagement et à la persévérance? Certes, promouvoir le plaisir d'écrire en classe s'inscrit indéniablement dans les pratiques gagnantes pour allumer la motivation des élèves. Mais est-ce réaliste? N'est-il pas plus simple de consacrer notre énergie à demander aux élèves une tâche adaptée à nos besoins d'enseignant(e)? C'est en toute humilité et avec bienveillance que je ressens le besoin de lancer cette réflexion dans l'univers.



Écrire avec liberté

D'abord, une question s'impose : de quelle liberté disposent les élèves en classe? C'est relatif, mais c'est certainement peu. Certains s’y sentent bien, d’autres, plus ou moins. D'une façon ou d'une autre, c'est un fait intéressant à exploiter, parce que ça devient un prétexte à l'exploration de la créativité, de l'autonomie et des stratégies de dépannage. Alors pourquoi ne pas offrir de la liberté quand la possibilité se présente? Évidemment, les arguments réticents seront liés à la gestion du risque. Mais quel risque véritable est lié au fait de laisser les élèves s’inspirer de leurs intérêts personnels pour écrire? Qu’ils s’égarent et ne respectent pas les critères? Ramenons-les, validons souvent et voyons si nos critères sont modulables! Qu’ils dérapent et ne respectent pas la tâche? Travaillons les notions du type de texte à l’étude. Qu’ils ne trouvent pas d’idées? Profitons-en pour aborder cette stratégie fondamentale. J'ose écrire ces mots qui ne se disent pas : le véritable risque, en tant qu'enseignant(e), c'est de devoir gérer le risque. Plus on encadre les élèves, plus on a le contrôle sur la classe et moins on a à s'adapter ou à être spontané. Comprenons-nous bien : certains groupes, à certains moments, nécessitent un tel encadrement, parce que la liberté pourrait les conduire à ne rien faire si l'autonomie et l'engagement ne sont pas assez élevés. Cependant, la liberté est certainement prétexte à faire grandir nos élèves dans la découverte de soi et les difficultés qui s'y rattachent.


Par ailleurs, le réel enjeu, ici, n’est-il pas plutôt qu’en tant qu’enseignant(e), il est beaucoup plus facile de corriger un texte traitant du même sujet? Notre cerveau aime comparer, alors il est évident qu’il est plus simple de corriger, un peu sur le pilote automatique, des rédactions semblables, parce que nos critères se précisent plus notre correction avance. Et si nos critères étaient plus tolérants - par rapport au sujet d'un texte, par exemple, mais à la fois très précis, afin de permettre aux élèves d’user de créativité? Écrire des textes qu’on aime lire, c’est motivant, et c’est drôlement plus intéressant pour l’enseignant!



De toute façon, les élèves n'aiment pas écrire


Plusieurs élèves n'aiment pas écrire. Tous les enseignants de français pourront l'affirmer. Mais qu'est-ce qu'ils n'aiment pas? Inventer des récits amusants, créatifs, originaux ou réalistes qui leur ressemblent et qui communiquent une pensée valide et sincère à d'autres élèves? Peut-être. N'est-ce pas plutôt les contraintes, la complexité et l'importance protocolaire qu'on donne à la tâche? Écrire pour correspondre à des critères et obtenir une bonne note, c'est peu engageant si on sait que la note ne représentera jamais les efforts fournis, et trop contraignant pour y prendre plaisir. Et si écrire était une activité modulée en fonction des intérêts, des idées, des styles et des goûts des élèves? Oui, les élèves doivent être en mesure d'écrire sous contraintes. Oui, ils doivent respecter des consignes, des étapes, un code, des critères. Cependant, tout cela n'est pas impossible à concilier avec le besoin de liberté, de créativité et l'audace de plusieurs élèves. Si l'enseignant parlait avec passion du processus d'écriture, analysait celui des auteurs lus par les élèves et célébrait les rédactions des élèves en classe, n'y aurait-il pas un grand pas de fait contre le sentiment d'échec que vivent bon nombre d'élèves à l'idée de rédiger un texte qui ne leur ressemble pas? Quand écrire devient une activité appréciée, les difficultés qui s'y rattachent deviennent moins détestables et plus "surmontables".


Encourager la créativité


Écrire pour le plaisir nécessite de la liberté et de la créativité, ce qui peut apparaitre difficile à gérer pour l'enseignant, parce qu'il devra individualiser davantage son enseignement et sa rétroaction. C'est vrai qu'il peut être effrayant de se lancer dans les tâches créatives, parce qu'on craint que le cadre ne soit pas assez défini pour les élèves. Selon Isabelle et Bernard (2016),


[…] la créativité exprime la liberté de générer des idées, d’explorer des chemins

différents, de proposer plusieurs solutions, mais toujours au sein d’un cadre bien défini. C’est

dans ce cadre uniquement, délimité par une ou plusieurs contraintes, que l’enseignant crée

dès lors un espace pour repousser les limites, pour approfondir des idées nouvelles et variées

et pour ne pas avoir une seule et unique solution. […] Dans le contexte éducatif, élaborer

une tâche ayant pour objectif explicite de développer la créativité des élèves (Craft, 2005)

et d’ouvrir, en conséquence, à cette recherche d’idées, implique une réflexion sur le type de

contraintes suffisamment complexes qui va favoriser le processus créatif.


De plus, outre le fait de devoir réfléchir sur les contraintes guidant les élève à travers un processus créatif, il faudra être en mesure d'offrir des stratégies aux élèves les plus démunis dans ce type de tâche, qui pourrait leur apparaître totalement opposée aux tâches qu'ils ont l'habitude de réaliser. C'est d'ailleurs ce que mentionnent Isabelle et Bernard (2016) :


Une fois cet espace ouvert, il n’est pas garanti que l’apprenant s’investisse dans un tel

processus d’exploration des possibles. Il est plus rassurant de n’avoir qu’une seule solution à

chercher et les élèves plus âgés ou les adultes en formation sont souvent plus déstabilisés que

rassurés par de tels dispositifs d’apprentissage (Capron Puozzo, 2016a). D’où l’intérêt de

construire une école qui intègre la créativité dès la petite enfance et tout au long de la

scolarité et de la formation (Capron Puozzo, 2016b). Déjà au début du XXe siècle, les

travaux de Vygostki ([1930] 2004) révèlent que la courbe du développement de

l’imagination diminue avec le développement d’une pensée conceptuelle complexe au

moment de l’adolescence. Il est ainsi nécessaire de ne pas laisser la créativité être broyée

par la connaissance (Boden, 2001) et de réfléchir à des pistes d’action pour développer

continuellement l’imagination (Clerc-Georgy, 2016) et, en conséquence, la créativité.


Personnellement, je trouve désolant que la connaissance affecte, voire efface la créativité. J'aime croire que l'équilibre de ces deux forces est possible et réaliste, et qu'il faut changer notre perception de l'apprentissage et nos façons de permette aux élèves d'accéder aux connaissances. La créativité est primordiale dans le développement de l'humain - au même titre que la connaissance, j'en conviens -. Ce n'est pas un débat, mais il est probable que cet énoncé s'oppose à nos convictions professionnelles. Est-ce là le problème? Les enseignants ont des connaissances à transmettre, mais disposent de trop peu de créativité pour trouver les moyens d'y arriver?



Échanger pour construire


Pour terminer, j'ai envie de me rappeler que le plaisir est généralement plus grand s'il est partagé. Ainsi, l'apprentissage est plus agréable, plus signifiant et plus durable s’il comporte un aspect social. Pour un élève qui n'a pas la motivation de réussir, il est possible qu'écrire pour être lu par ses amis puisse être un déclencheur intéressant. Écrire des récits qu'on aime lire, partager ses choix d'auteurs et discuter de ceux des autres, se comparer à nos lectures préférées et tenter d'écrire à la façon des auteurs qu'on admire à force de les lire, tout ça est irrémédiablement lié. C'est pourquoi il faut aussi prendre le temps de partager nos suggestions littéraires, nos impressions sur nos lectures, nos goûts, nos auteurs favoris. Il faut avoir pour but de contaminer ses collègues, ses amis, ses enseignants. Il faut créer un intérêt autour de l'échange, précieuse et riche stratégie pour bâtir des connaissances via les réflexions communes.


 

Références :


Capron Puozzo Isabelle, Wentzel Bernard, « Créativité et réflexivité : vers une démarche innovante de formation des enseignants », Revue française de pédagogie, 2016/4 (n° 197), p. 35-50. URL : https://www.cairn-int.info/revue-francaise-de-pedagogie-2016-4-page-35.htm

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