DISCUSSION AUTOUR DE LA FAMEUSE DICTÉE ou Place à la négociation graphique!
- Christine
- 7 sept. 2020
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 26 sept. 2020

La popularité de la dictée traditionnelle est en baisse. Bonne ou mauvaise chose? Je ne saurais vous dire. Cependant, plus j’acquière de l’expérience auprès des élèves, plus j’observe que les dictées traditionnelles ne semblent pas influencer positivement la compétence en écriture des élèves. Plusieurs études le démontrent, et certaines démontrent le contraire. Pourquoi persiste-t-on à utiliser la dictée? A-t-elle réellement des points positifs? Évidemment. C’est une pratique efficace pour l’enseignant qui désire évaluer, c'est-à-dire valider l’acquisition des règles de grammaire enseignées de façon isolée, pour apprendre de nouveaux mots aux élèves, pour les sensibiliser à différentes constructions de phrases. Alors qu'en retire l'élève? Est-il en contexte signifiant? Apprend-il quelque chose? Malheureusement, non. Les idées, les mots et les phrases ne viennent pas de lui. Il doit se débrouiller pour transcrire des sons qu’il entend en mots et qui n’ont pas nécessairement de sens pour lui, pour ensuite appliquer le plus systématiquement possible des stratégies de correction qu’il a du mal à transposer à des phrases qu’il n’aurait pas lui-même formulées.
Écrire : une tâche complexe
Une tâche d’écriture est une situation fort complexe pour le cerveau humain : il faut à la fois être en mesure de faire émerger des idées, qui doivent muter en mots, repêchés grâce à l’accès lexical, qu’on doit transposer à l’aide du geste moteur sur une feuille en formant les bons sons, les bons mots et des phrases adéquates. Il faut écrire sans perdre le fil, respecter la cohérence tout en progressant dans l’écrit, diviser en paragraphe ses idées et ajouter des signes de ponctuation pertinents. À l’aide d’une relecture en boucle répétée, il faut réviser son texte, s’assurer que les mots forment des images conformes aux idées qu’on désire transmettre, puis appliquer le code grammatical et orthographique afin de respecter les lois de base de communication écrite. Ouf. C’est tout un marathon pour le cerveau quand on a des difficultés à l’une de ces étapes cruciales!
Le principal problème, ce n'est pas tant la tâche en soi, parce que bien que l'écriture soit complexe, elle constitue un moteur important pour l'acquisition des divers aspects de la langue. Là où le bât blesse, c'est que la dictée traditionnelle ne donne pas de résultats notables dans l'apprentissage des élèves et la progression de leurs apprentissages de la langue. C'est pourquoi la dictée s'est transformée en d'autres exercices similaires, mais plus collectifs. Les enseignants, sensibles à l'apprentissage durant la tâche, ont trouvé des moyens d'utiliser la dictée tout en permettant à l'élève de l'avoir lue à l'avance, de pouvoir consulter ses collègues ou de pouvoir la réaliser en équipe.
Alors résumons : les dictées ne sont pas idéales, mais la rédaction est une tâche costaude et fastidieuse, mais plus signifiante, donc qu’on doit privilégier, mais qui ne peut pas se faire nécessairement fréquemment. Les élèves ont besoin qu’on leur enseigne les règles du code en contexte signifiant, certes, mais comment?
D’autres pratiques pour enseigner la grammaire et l’orthographe
La plupart des enseignants du primaire utilisent la phrase du jour. Cette pratique courante permet à l’enseignant de vérifier l’étude des mots de la semaine, amener du nouveau vocabulaire à l’élève, travailler régulièrement les fonctions syntaxiques et les stratégies de correction. Plusieurs dérivés de cette activité sont populaires et éprouvés. Mais qu’en est-il des élèves du secondaire?
Évidemment, cette pratique est simple à mettre en place. Il est donc possible, chaque début de cours, de prendre quelques minutes pour corriger la phrase du jour, adaptée en fonction des difficultés des élèves ou de la notion à enseigner. Il serait également possible de proposer, chaque semaine ou chaque cycle, une liste de mots ou de verbes à l’étude, si c'est une pratique mise de l'avant dans notre enseignement.
Une autre excellente stratégie, plus complexe à instaurer et à maintenir, serait de rencontrer chaque élève pendant la tâche d’écriture. En effet, il s’agirait d’un moment propice pour discuter de son texte et de ses stratégies de correction. C’est possible de le faire, entre autres si on enseigne à l’aide de l’atelier d’écriture (voir autre billet). On constate d’ailleurs que le fait d’avoir à énoncer à haute voix les raisons qui motivent un élève à faire un choix grammatical plutôt qu’un autre l’aide à réfléchir et à faire un meilleur choix. Réalité? Ça dépend sans doute de la rétroaction qui s’en suit.
La dictée négociée, ou la négociation graphique (version adaptée) :
Lors de mes années d'enseignement au primaire, j'ai eu la chance de travailler en collaboration avec une conseillère pédagogique avant-gardiste, à l'affût des pratiques probantes et concernée par les besoins des élèves - Allô Johanne!. Elle m'a guidée dans l'instauration d'un atelier de négociation graphique, que j'ai adapté aux besoins des mes élèves chaque année, même depuis que j'enseigne en 5e secondaire.
Voici donc comment j'aime pratiquer cet atelier dans mes groupes (il y a plusieurs façons de mettre en place cette pratique). Il s'agit simplement de donner en dictée une phrase (ou plusieurs), adaptée au niveau de compétence du groupe. Pour ma part, je préfère accorder quelques minutes par cours à cette tâche afin d'activer les connaissances liées au code de mes élèves, et de les faire réviser ou découvrir une notion incomprise ou tirée du programme, donc je me concentre sur une phrase par cours. Une fois que les élèves ont noté la phrase dans leur cahier, ils prennent deux minutes pour réfléchir aux stratégies de correction qu'ils doivent appliquer. Ensuite, les élèves forment des dyades et doivent négocier, pendant deux ou trois minutes, les raisons grammaticales qui ont guidé leurs choix. Ils tentent de trouver un consensus à l'aide de leurs connaissances théoriques et pratiques. Ensuite, chaque dyade rejoint une autre dyade, et les quatre élèves refont le même exercice : ils doivent négocier pour arriver à un consensus justifié par leurs théories personnelles. Enfin, pendant cette étape, je distribue une craie à quatre élèves, membres d'équipes différentes, et je les invite à venir rédiger leur phrase négociée dans un des quatre espaces indiqués au tableau. En groupe, les élèves argumentent et tentent de trouver la phrase correcte ou de corriger les erreurs qui restent. J'en profite alors pour réviser des notions, les faire énoncer tout haut des règles ou des conceptions, puis je valide avec eux les choix qu'ils ont faits. Selon Jeanjean (2019, p.23), les élèves :
[…] peuvent poser toutes les questions qu’ils souhaitent. Pour chaque interrogation soulevée, l’enseignant questionne les élèves afin qu’ils expliquent leurs raisonnements. Puis il sollicite une recherche collective de solutions. La dictée est donc dialoguée, l’enseignant validant au terme de la réflexion la justification des élèves. Enfin un temps de relecture est laissé aux élèves. On remarque que ce type de dictée favorise déjà le dialogue orthographique entre les élèves, guidé par l’enseignant. Outre que cela permet de décomplexer les élèves quant à l’erreur qui est vue comme un prétexte à la réflexion, les élèves sont mis en situation de recherche. Ils sont par ailleurs valorisés dans leurs réussites.
Cette tâche est particulièrement profitable pour les élèves, parce qu'elle les met en situation d'échange, de négociation et de rétroaction immédiate. De plus, comme le mentionne Dubarry (2016) :
[…] elle place l’élève au coeur de l’enseignement, en le rendant réellement acteur de ses apprentissages. Le dispositif central […] est centré sur la collaboration, l’argumentation et l’entraide. La dictée négociée permet l’appropriation de la notion fondamentale qu’est l’accord entre le sujet et le verbe à travers une étape de négociation où les élèves s’expriment et verbalisent leur savoir. Cette nouvelle forme de travail basée sur une situation-problème à résoudre est la clef de la compréhension de l’accord. Par le déséquilibre cognitif causé, le groupe classe devient une force permettant l’acquisition individuelle de la maîtrise orthographique de l’accord entre le sujet et le verbe.
Bref, cette pratique, à la fois ludique et sociale, comporte plusieurs avantages, autant pour l'enseignant(e), qui s'assure de la progression des stratégies de correction et de l'enseignement des notions essentielles, que pour l'élève, qui apprend en groupe à s'expliquer ses erreurs et à formuler sa compréhension des notions, validée par les pairs et l'enseignant(e), qui lui offrent l'outil le plus précieux pour apprendre : la rétroaction immédiate. Rares sont les pratiques qui nous permettent de vivre ce type de retour riche et motivant pour les élèves. Et si, en plus, il nous évitait d'avoir à corriger 92 fois les mêmes erreurs dans un même texte? Le choix m'apparait évident. À vous de trouver la version qui vous convient le mieux!
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Références :
Daphnée Dubarry. En quoi la dictée négociée peut-elle être un outil d’apprentissage dans le cas de l’accord sujet-verbe en CE1 ?. Education. 2016.
Diane Tissot. La dictée négociée : un véritable outil d’explicitation. En quoi le dispositif de la négociation orthographique va permettre d’améliorer les performances des élèves en orthographe en cycle 3 ?. Education. 2017.
Anne-Claire Jeanjean. La dictée, un exercice d’apprentissage de l’orthographe ?. Education. 2019.
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